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Certes je partage la
protestation courageuse de l’auteur contre l’instrumentalisation
éhontée, par l’équipe au pouvoir à Washington, de la foi chrétienne,
pour conforter l’arrogance d’une puissance hégémonique qui ne craint
pas de piétiner, sous couvert de valeurs sublimes, les principes
élémentaires de la justice et du droit. Mais je regrette que, dans
le feu de l’indignation, l’auteur de l’article, dont je respecte
néanmoins les généreuses convictions, se soit laissé aller à une
amplification outrancière qui lui a permis de procéder, vers la fin
de l’article, à une condamnation en bloc de la religion, dont il
s’agirait, selon lui, de protéger soigneusement l’Etat, et non
l’inverse, comme si ce dernier – que Nietzsche qualifiait pourtant
de « monstre froid » – était la pureté même, et que la grande
affaire était de le préserver à tout prix de la peste religieuse.
Pour
aboutir à cette conclusion abrupte, l’auteur a dû omettre de
mentionner, ne fût-ce qu’en passant, les innombrables voix
prophétiques que les Eglises chrétiennes, toutes confessions
confondues, ont élevées récemment dans le monde entier, et au cœur
même des Etats-Unis, pour condamner la guerre contre l’Irak et se
démarquer vigoureusement de l’idéologie prétendûment chrétienne qui
prétendait la justifier.
Je sais
quel lourd contentieux historique oppose la modernité occidentale à
la religion, et comment ce contentieux est alourdi, à l’heure
actuelle, par le fracassant réveil des fondamentalismes, chrétiens
ou autres. Mais il me semble que la gravité même de ce contentieux
méritait mieux que ce règlement de comptes sommaire avec la
religion, si peu compatible d’ailleurs avec la rationalité que prône
l’Occident.
Humaine,
la religion est certes corruptible, comme le sont toutes les choses
humaines, fussent-elles les plus nobles, et d’autant plus
corruptible qu’elle est sans cesse tentée d’annexer, au profit de sa
corruption, l’Absolu même dont elle se réclame. Mais de là à la
prendre pour bouc émissaire et à la charger de tous les maux de
l’humanité, en oubliant ses immenses bienfaits et en risquant
d’approfondir un peu plus, par ce parti-pris, le fossé qui sépare
les hommes, il y a un pas qu’une approche plus sereine aurait
interdit à notre auteur de franchir.
Jefferson, dont il
cite complaisamment le réquisitoire contre les atrocités dont la
religion aurait rempli l’histoire, ne pouvait certes prévoir qu’au
XXe siècle, les boucheries des deux guerres mondiales et les
horreurs des camps de concentration des totalitarismes, ne devraient
rien à la religion, ni que les exactions de l’entreprise coloniale
française seraient, pour l’essentiel, le fait d’une République qui
se situait dans la mouvance des Lumières (sans qu’il faille
incriminer les Lumières pour autant
Peut-être
convient-il de rappeler, dans le désarroi présent, que nul n’est à
l’abri des dérives intégristes, pas même les tenants de la laïcité.
Recevez
mes cordiales salutations
Costi
Bendaly |